TOUS LES ENFANTS ONT LE DROIT À UNE VIE D'ENFANT

Portraits de jeunes de la rue

Le périple de Demba pour sortir de la rue

Notre centre d’accueil de jour d’appui aux maraudes, situé à Montreuil, est un lieu de vie, calme, protégé et chaleureux, destiné à offrir aux adolescents repérés et accompagnés lors des maraudes de notre équipe éducative un répit à la rue en leur redonnant une place d’enfant. Le centre est également conçu comme un espace de transition vers une insertion sociale. Le CAJAM est ouvert du lundi au jeudi, de 10h à 17h. Il accueille les enfants, entre 7 et 18 ans, déjà repérés et accompagnés par nos équipes de rue.

L’arrivée à Hors la rue

Le 25 novembre 2016, Demba* un jeune Malien de 16 ans s’est présenté à notre centre après avoir passé plusieurs jours et plusieurs nuits à la rue. C’est un de ses compatriotes qui lui a conseillé de s’adresser à Hors la rue. Demba a aussitôt été reçu par nos équipes. Bien que ne parlant pas du tout français, nous avons pu voir qu’il se trouvait en situation de vulnérabilité, vivant dans une grande précarité, sans connaissance de ses droits ni des démarches à effectuer. Nous l’avons accompagné vers la plateforme d’évaluation des mineurs isolés étrangers de son département de rattachement. Le rendez-vous s’est effectué sans interprète en langue soninké. Il a été convenu que Demba revienne un mois et demi plus tard pour une évaluation officielle afin de déterminer son âge. Sauf que l’adolescent en est ressorti tout aussi confus quant à sa situation, sans qu’aucune solution de mise à l’abri temporaire ne lui soit proposée – ce qui est contraire à la loi. Le service nous a expliqué être totalement saturé.

 

Le parcours de Demba

Nous avons donc décidé d’effectuer nous-même un entretien, en faisant appel à une plateforme téléphonique d’interprétariat. Cela nous a permis d’en savoir plus sur le parcours du jeune garçon, qui est né à Bamako et a grandi dans une famille pauvre d’agriculteurs. En 2015, peu après le décès de son père, Demba, ne se voyant aucun avenir au Mali, a décidé de partir avec un ami pour tenter sa chance en Europe. Un voyage long et éprouvant qui a duré près d’un an et demi, au cours duquel il a d’abord travaillé en Algérie puis au Maroc, dans des conditions s’apparentant à de l’exploitation, avant d’embarquer sur un bateau de fortune pour gagner Gibraltar. Après un mois en Espagne, il a finalement rejoint Paris en train. Cet entretien nous a conduit à rédiger une note d’information préoccupante à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) du département concerné.

 

L’art-thérapie comme remède

En attendant que sa situation se débloque, Demba a fréquenté avec assiduité notre centre de jour. En s’impliquant quotidiennement dans les cours d’apprentissage élémentaire dispensés chaque matin, où il a appris à lire et à écrire. Très investi dans les ateliers d’art-thérapie, il a manifesté un vif intérêt pour le dessin, ce qui l’a beaucoup aidé dans son apprentissage de l’écrit. Chez le jeune garçon, le dessin est vite devenu un passe-temps et une passion qui ont rempli ses longues heures d’ennui, seul dans son hôtel social. Au fil des mois, nos équipes ont pu observer que ce jeune, timide et mal dans son corps, allait de mieux en mieux, tant sur le plan psychologique que physique.

 

La vie de Demba après Hors la rue

C’est en mars 2017 que Demba a été convoqué au tribunal pour enfants. L’audience a abouti à un placement provisoire de deux mois, avec une expertise de ses documents d’identité par la police aux frontières. Leur authenticité a été reconnue le 12 mai, ce qui s’est traduit par un placement provisoire jusqu’à sa majorité. En juillet 2017, Demba a intégré un foyer de l’enfance en Seine-et- Marne. Là, il a pu bénéficier d’une scolarisation et poursuivre ses progrès. Son intégration à son nouveau lieu de vie s’est très bien passée et dans les échanges ultérieurs que nous avons eus avec lui, il nous est apparu épanoui et apaisé, à même de commencer à construire un projet en France.


*Le prénom a été modifié

Une longue journée à Hors la rue

Ce centre se veut être un lieu sécurisant, bienveillant, loin du lieu d’exploitation et/ou de travail. Les jeunes peuvent accéder à des services de première nécessité : repas, douches, laverie, vestiaire, pharmacie, repos.
 
Il permet également de favoriser un temps éloigné des préoccupations quotidiennes que vivent ces enfants via la pratique d’activités socio-éducatives. Il représente un espace « intermédiaire » entre la rue et les dispositifs de droits communs.
 
L’occasion pour les adolescents en errance, déscolarisés, victimes de maltraitance et/ou d’exploitation de reprendre quelques instants leur place d’enfant et d’être accompagnés sur un plus long terme dans leur projet de sortie de rue.
 

Une approche animée

Un après-midi de mars, en rentrant de maraude, deux de nos éducateurs assistent à une scène étonnante sur la ligne 1 du métro. Deux garçons d’une dizaine d’années, vraisemblablement roumains ont l’air de commettre un vol, avec un mode opératoire pour le moins inhabituel : l’un d’eux se dénude entièrement tandis que l’autre semble profiter de la diversion pour faire les poches des voyageurs. Dès le lendemain, l’équipe décide d’organiser une tournée de repérage dans le métro. Au niveau de la station Tuileries, ils aperçoivent les enfants, entourés par des agents de sécurité de la RATP sur le point de les interpeller. Sauf qu’ils ne sont plus deux mais cinq : trois filles – deux adolescentes et une petite fille – se sont jointes au groupe. Après avoir expliqué leur fonction aux agents, les éducateurs s’entretiennent avec les jeunes, en roumain. Là où d’ordinaire les mineurs victimes de réseaux d’exploitation se montrent méfiants à l’égard des adultes, particulièrement des travailleurs sociaux, ceux-là sont communicatifs et en demande d’aide. Ils disent vouloir être placés au plus vite afin d’échapper à leurs parents, accusés de les contraindre à mendier et à voler mais aussi de les frapper quand ils ne ramènent pas assez d’argent. En parallèle, ils tiennent informée notre responsable d’équipe qui effectue un signalement au parquet avec une demande de protection.

 

Des jeunes contraints à voler

Au café, les jeunes racontent leur histoire plus en détail. Tous les cinq appartiennent à trois branches d’une même famille. D’un côté Alexia*, 13 ans, et Rolando*, 12 ans, frère et sœur, qui accusent leur grand-mère de les obliger à travailler et de les battre, de l’autre leurs cousins Dana* et Arturo*, 14 et 11 ans, également contraints à voler par leurs parents et enfin Lena, présentée comme une autre de leurs cousines, âgée de 7 ans, seule sur le territoire, en observation avec le groupe pour apprendre le métier. Plusieurs de ces enfants ont déjà été placés en foyer par le passé mais, à chaque fois, leurs parents sont venus les chercher et les ont forcés à reprendre leurs activités. L’initiative de demander un placement émane de Dana, la plus âgée qui dit vouloir fuir un mariage arrangé, prévu dans un mois. Elle assure que ses parents l’ont vendue à un garçon dont elle ne veut pas et fait part d’autres maltraitances dont elle aurait été victime.

 

La prise en charge

En attendant qu’un foyer leur soit trouvé, le groupe est conduit à notre centre de Montreuil. Les éducateurs nourrissent quelques craintes car il est arrivé à plusieurs reprises que des jeunes changent subitement d’avis et s’enfuient au cours du trajet. Pas cette fois, ils ont l’air déterminés. Par la suite, l’Aide Sociale à l’Enfance nous informe des lieux de placement temporaires. Le foyer des garçons se situe en Seine-et-Marne. Celui des deux plus jeunes filles, Alexia et Lena, se trouve en Seine-Saint-Denis. Alexia s’inquiète car elle sait que sa grand-mère mendie dans la même ville. Dana est placée seule dans un autre foyer du même département. Après une longue journée à les convaincre de ne rien lâcher, ils sont conduits vers leurs lieux d’accueil respectifs, vers 23h, soit plus de 10 heures après leur repérage dans le métro. Quelques mois plus tard, nous apprendrons que l’enquête a porté ses fruits et que les parents maltraitants ont été jugés et condamnés. En forçant leurs enfants à voler et à mendier, ils avaient réussi à amasser 65 000 euros.