TOUS LES ENFANTS ONT LE DROIT À UNE VIE D'ENFANT

Du repérage à l’éloignement d’un jeune victime de traite des êtres humains

L’année 2022 fut marquée par le premier éloignement via le dispositif Ac.Sé d’un jeune contraint à commettre des délits.

 

La rencontre, le recueil du témoignage et le signalement

Février 2022, lors de l’une des deux tournées hebdomadaires de l’équipe Hors la rue sur le secteur Pantin – Aubervilliers – 4 Chemins, un jeune se présente et demande qui sont les éducateurs pour les mineurs. Il dit qu’il a besoin d’aide, nous lui proposons de se rendre dans un café pour échanger. Ilyes¹ a 17 ans, il est algérien, il vend des cigarettes dans la rue et il dit qu’il a peur, car des personnes le forcent à voler. Au café, il nous dit via l’interprète arabophone au téléphone, qu’il est humilié par des gens de 4 Chemins, il a déjà reçu un coup de cutter et demande si on peut l’aider pour arrêter de consommer du Lyrica². Les jours où il n’en a pas, “les autres” lui donnent un autre médicament, du Rivotril³, toujours dans le même objectif, qu’il aille voler.

Nous tentons de le revoir dans notre centre de jour, il accepte mais ne vient pas au rendez-vous. La semaine suivante, lors d’une tournée, nous revoyons Ilyes au même endroit, il a le visage tuméfié, les contours des deux yeux cerclés d’ecchymoses, il a du mal à respirer. Il dit avoir été agressé par les adultes qui le contraignent à voler. Lors d’un entretien dans les locaux d’une association partenaire, il explique que des hommes l’ont frappé car il leur a dit vouloir arrêter de voler pour eux. Il ajoute qu’il n’est pas le seul mineur concerné par cette violence. Il veut aller à l’hôpital et parler à la police. Nous l’accompagnons aux urgences, puis à la mise à l’abri du projet Hors la rue/Aurore.
Le lendemain, il dépose plainte auprès de la Brigade de Protection des Mineurs contre l’auteur de son agression qu’il accuse également d’exploitation dans le cadre de la contrainte à commettre des délits. Nous transmettons un signalement au Parquet des mineurs ; une ordonnance de placement provisoire est prononcée et Ilyes est mis à l’abri à l’hôtel. Les semaines suivantes, nous l’accompagnons aux unités médico-judiciaires et pour une seconde audition auprès de la Brigade des Mineurs. Il rencontre son avocate qui le représentera dans le cadre de la reconnaissance de son statut de victime de traite des êtres humains.

 

L’accompagnement pour une adhésion à une protection pérenne

Avril 2022, il va avoir 18 ans et sa demande de prolongation de prise en charge est refusée par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), relevant notamment l’absence de démarches d’insertion professionnelle. En effet, la réitération constante des délits (et donc des gardes à vue-déferrements-audiences) tout au long de sa prise en charge ASE, semble avoir conduit à l’échec des démarches d’insertion scolaire, professionnelle et d’un suivi en addictologie. Ilyes se retrouve à la rue et continue à subir des pressions et des agressions. Il se rend toujours à 4 Chemins car, dit-il, tout le monde le connaît là-bas et qu’il s’y sent protégé, jusqu’à ce qu’un jour, il y soit de nouveau agressé.

L’équipe préconise son éloignement du territoire francilien et se met en lien avec le dispositif Ac.Sé⁴, qui propose un accueil sécurisant et sécurisé aux majeurs victimes de traite. L’adhésion du jeune à ce projet est progressive et travaillée pas à pas avec l’équipe. C’est un événement dramatique, la mort accidentelle d’un de ses amis et dont il est témoin, qui précipite les événements. Ilyes est en effet bouleversé, il veut s’en aller loin, commencer une nouvelle vie et “faire ses papiers”.

 

Le départ pour une nouvelle vie en devenir

Juillet 2022, une place est disponible dans un centre d’hébergement (CHRS) du réseau Ac.Sè, à plusieurs centaines de kilomètres de l’Île-de-France. Nous échangeons avec l’équipe éducative du centre, pour la sensibiliser à la contrainte à la commission de délit, aux profils des jeunes exploités, à la soumission chimique (via les médicaments) utilisée pour maintenir l’emprise. C’est la première fois qu’une personne victime de ce type d’exploitation est accueillie dans le dispositif.

La date du départ est fixée et une éducatrice accompagne Ilyes vers cette nouvelle vie. À son arrivée, il expérimente un changement radical de repères, il passe de la ville à la campagne, d’une vie avec ses amis à une solitude parmi des inconnus, d’un mésusage à haute dose de médicaments à une consommation stabilisée par des médecins, d’un accès à l’argent via le vol à devoir se lever tous les matins à 6h pour une rémunération – de stagiaire – de 3,50€ de l’heure. Il appelle alors l’équipe au téléphone quasi quotidiennement et nous confie ses doutes, son envie de faire du sport, de gagner de l’argent, “d’avoir des papiers”, il dit déjà qu’il veut partir, que c’est trop dur cette vie. Apparaît un questionnement existentiel qu’il nous partage : “Qu’est-ce que j’ai fait pour en arriver là ?” C’est la première fois qu’Ilyes fait preuve d’introspection.

La métamorphose continue, chargée de périodes de montagnes russes émotionnelles… Le lundi, il nous parle du lac magnifique, de la nature splendide, le lendemain, en pleurs, il veut se scarifier, partir, repartir en Algérie, ce n’est plus possible de vivre ici car le veilleur de nuit lui a dit de parler moins fort au téléphone. Ilyes expérimente des moments de grande angoisse, comme si l’angoisse permettait de remplir ce vide laissé après avoir quitté sa vie d’avant… Il semble que ce soit bien le fait de se sentir en sécurité maintenant qui lui permet de laisser place à son intérieur, à sa subjectivité, à la possibilité qu’il porte et qu’il construise un regard sur lui-même. Regard qui était peut-être auparavant celui de sa famille, de son groupe ou de ses exploiteurs ; en réponse à une instabilité éprouvée pendant des années dans son parcours, une place a été laissée ici au conflit interne, celui qui fait grandir. Ce conflit s’exprime dans son rapport aux règles de la vie en collectivité, se lever tôt le matin, faire attention au bruit… des choses anodines qui iront jusqu’à remettre en question pour lui sa présence dans ce lieu.

Au fur et à mesure des semaines, ces moments d’angoisse se sont espacés, ils sont contenus et repris avec lui dans différents espaces thérapeutiques et éducatifs. Ilyes a compris que ces règles ne sont pas contre lui, il a vu qu’il peut rester et petit à petit ça devient moins difficile.


1. Pour des raisons de confidentialité, le prénom a été modifié.

2. Le Lyrica est le nom commercial de la molécule de prégabaline : c’est un médicament prescrit pour des douleurs neuropathiques, dans le traitement des crises d’épilepsie et du trouble anxieux généralisé. Les jeunes nous disent le consommer pour ses propriétés antalgiques, anxiolytiques, hypnotiques, euphorisantes, relaxantes et désinhibantes. L’usage détourné de ce médicament est très répandu en Europe et au Maghreb, il est vendu dans la rue et est très bon marché. Un usage excessif peut entraîner une forte dépendance physique (troubles visuels, impuissance, somnolence, vertiges…) et au niveau comportemental, une augmentation des idées suicidaires, des accidents de la route et de l’agressivité

3. le Rivotril est le nom commercial d’un médicament appartenant à la classe des benzodiazépines, il est prescrit par les neurochirurgiens dans le traitement de l’épilepsie comme anticonvulsivant, anxiolytique. Les jeunes nous disent en consommer pour ces effets anxiolytiques, de détente musculaire, hypnotique.

4. Le dispositif national Ac.Sé propose un hébergement et un accompagnement géographiquement éloigné du lieu de résidence de la personne victime de traite en danger ou en grande vulnérabilité et agit comme pôle ressource auprès des professionnels en contact avec des personnes victimes. Ac.Sé fait partie intégrante des mesures de protection des victimes de la traite en France, telles que citées dans le décret n° 2007-1352 du 13 septembre 2007 relatif à «l’admission au séjour, à la protection, à l’accueil et à l’hébergement des étrangers victimes de la traite des êtres humains”.


© photo : Daniele Tocco

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