L’art-thérapie en rue : Entretien avec Emilie Boutillier, art-thérapeute à Hors la rue

Emilie Boutillier art-thérapeute à Hors la rue intervient auprès de jeunes aux parcours souvent traumatiques et en situation de vulnérabilité rencontrés dans la rue. Dans cet entretien, elle nous raconte les apports de l’art-thérapie ainsi que les spécificités de son travail en rue.

Qui sont les jeunes auprès desquels intervenez-vous ?

Les jeunes auprès desquels j’interviens peuvent être marqués par un parcours de vie traumatique, certains sont victimes de violences ou d’exploitation et leurs conditions de vie sont précaires. L’absence de reconnaissance sociale et la stigmatisation dont ils sont victimes les rend très vulnérables et ils peuvent se montrer méfiants.

Que permet l’art-thérapie pour ces jeunes ?

En complément de l’accompagnement éducatif et social, l’art-thérapie s’avère être un outil efficace pour créer une accroche avec ses jeunes et favoriser la mise en place d’une relation de confiance.
Ces adolescents, profondément bouleversés dans leur construction identitaire, ont une estime d’eux-mêmes altérée et un manque de confiance en eux. L’activité artistique orientée vers le plaisir esthétique peut procurer des émotions positives et des ressentis agréables capables de susciter un élan moteur, de renforcer la confiance en soi ou d’améliorer les capacités relationnelles.
L’art-thérapie ouvre une parenthèse réconfortante dans le quotidien complexe et difficile de ces jeunes en leur offrant un espace propice à leur épanouissement. Ils peuvent alors se redécouvrir, se reposer psychiquement, exprimer leurs envies et apaiser leurs souffrances en libérant leurs émotions. La réalisation de productions valorisantes et l’implication dans un projet artistique leur permet ainsi de prendre conscience de leurs ressources internes et de se projeter de manière positive. L’accès à l’Art donne alors la parole à ces jeunes marginalisés et participe à leur reconstruction identitaire.

Quels sont les outils que vous utilisez ? Que permettent-ils de travailler ?

J’utilise des techniques artistiques très diversifiées pour répondre et m’adapter aux besoins, aux capacités et aux goûts de chacun. Les ateliers peuvent être individuels ou collectifs.

  • L’écoute musicale peut stimuler les ressentis, libérer l’imaginaire et procurer des émotions positives.
  •  Le modelage autorise le droit à l’erreur et génère des ressentis corporels archaïques par son contact avec la matière qui favorisent la détente et le bien-être.
  •  L’encre éveille la sensorialité par ses couleurs et sa fluidité et permettent de nombreuses expérimentations, le glissé du pinceau sur le pinceau peut procurer une sensation de douceur et de détente.
  •  Le dessin de tatouages ou la photographie permettent de travailler sur l’identité et la valorisation de l’image de soi.
  • Le film d’animation favorise la concentration, renforce l’écoute de l’autre et développe les capacités d’élaboration et de projection.

L’engagement dans un projet artistique sur plusieurs séances permet alors aux jeunes de s’inscrire dans une dynamique positive et valorisante.

 

Art-thérapie Hors la rue

Séance d’art-thérapie dans un café parisien.

Vous animez des ateliers de rue, quelles sont les spécificités de ces interventions ?

Lorsque nous intervenons en rue, les jeunes peuvent être en activité et sont souvent sollicités, préoccupés, distraits et donc peu disponibles. En rue, il faut donc savoir s’adapter aux situations, aux différents lieux et être en mesure de proposer des ateliers rapides et faciles à mettre en œuvre.

Le choix du matériel artistique est important, il faut qu’il soit :

  • Diversifié pour pouvoir répondre aux besoins, envies et goûts de chacun,
  • De qualité pour que la pratique soit agréable et offre un moment de détente aux jeunes,
  • Léger, compact et pratique pour faciliter le transport durant les maraudes et s’adapter aux différents lieux en extérieurs (square, café, bidonville).

Lors des maraudes, que permet de favoriser l’art-thérapie ?

Lorsque nous rencontrons de nouveaux jeunes en tournée, l’art-thérapie peut permettre l’accroche et faciliter le lien. D’autres jeunes que nous connaissons déjà sont plus disposés à prendre le temps de se poser avec nous et habitués à l’art-thérapie qu’ils acceptent volontiers.

Une situation particulière vous a-t-elle marquée ?

Chaque moment passé avec ces jeunes est une expérience unique et d’une grande richesse. Les jeunes que nous rencontrons ont du mal à se faire confiance. Certains acceptent très rapidement les ateliers d’art-thérapie d’autres refusent systématiquement dans un premier temps, par méfiance ou peur de ne pas savoir faire. Il faut alors prendre le temps de s’intéresser à leurs goûts et adapter les propositions afin de faire naître chez eux l’envie de prendre part à l’atelier. Ce qui est marquant, c’est que tous me demandent à plusieurs reprises si ce qu’ils font est bien, ils recherchent l’approbation et ont un besoin immense de considération. Il est important de les rassurer et de les guider avec bienveillance sans faire à leur place pour qu’ils puissent être fiers de leurs productions. Alors le dialogue s’ouvre, la confiance émerge et des sourires apparaissent, une lueur de fierté brille dans leurs regards, ils laissent parler leurs émotions et sont très reconnaissants.
Ce sont ces instants, parfois très courts, que j’appelle des « petits moments de grâce », qui donnent tout leur sens à nos interventions en nous laissant entrevoir que beaucoup de choses sont possibles et restent à faire.

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