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Lucia & Marine : la santé comme levier d’action pour les jeunes non demandeurs

Interview croisée de l’intervention pluridisciplinaire auprès des jeunes non demandeurs accompagnés par l’association Hors la rue. Marine Rofes, médiatrice en santé et Lucia Todoran, éducatrice auprès des jeunes Roms roumains originaires de Țăndărei, reviennent sur la complémentarité de leurs interventions respectives.

  • Lucia, comment l’arrivée de Marine à Hors la rue a-t-elle impacté les accompagnements ?

Notre public est très éloigné du soin. Déjà, culturellement, la santé est une question secondaire. Il a fallu exercer un énorme travail éducatif pour introduire l’idée de soin dans leur vie. Je parle du travail de plusieurs générations d’éducateurs qui sont passées par Hors la rue. Par exemple, la SSR (santé sexuelle et reproductive) et la contraception sont des sujets tabous, surtout pour les femmes, les espaces de parole sont rares et difficiles à trouver. Il y a également une certaine méfiance de notre public envers les structures de santé.

Marine, comme représentante de santé très bienveillante et chaleureuse, les a aidés à mieux comprendre leurs besoins et les orientations vers le soin ont été plus nombreuses. Depuis qu’elle a intégré notre équipe, la question de santé a bien évolué. Sa présence sur le terrain auprès de l’équipe éducative permet à Marine d’obtenir la confiance des jeunes et alimente sa connaissance de l’environnement dans lequel les jeunes vivent. Le lien avec les jeunes s’est créé spontanément, dès le début. Elle nous a apporté plusieurs solutions et alternatives pour l’accès au soin de notre public.

 

  • Marine, comment conçois-tu ton intervention lors d’une maraude, qui se veut avant tout éducative ? Quel est ton positionnement par rapport aux éducateurs et comment articules-tu ton travail avec le leur ?

Dans l’aller-vers, il y a deux aspects dans la médiation à Hors la rue. Il y a l’aspect d’amorçage par la santé, qui peut être déployé auprès de nombreux jeunes et qui fonctionne très bien sur ceux qui ont des demandes prédominantes, notamment urgentes. Et il y a l’amorçage plutôt par l’éducatif, puisqu’il y a des jeunes qui parlent de santé beaucoup moins rapidement que d’autres. Dans ces cas-là, c’est la participation aux activités des éducateurs, le dialogue, des temps informels où on ne parle pas forcément de santé qui vont me permettre, dans un second temps, d’amorcer sur cette thématique. C’est ce qu’il s’est passé notamment avec les jeunes filles issues de la communauté de Țăndărei. À l’origine, c’était très compliqué de parler santé avec elles, il y avait beaucoup de tabous (et il y en a toujours) donc l’accroche ne pouvait se faire par ce biais-là. Nous partons alors d’un sujet de discussion avec la jeune qui de prime abord n’est pas en lien avec la santé puis au fur et à mesure de la discussion on dévie vers des besoins en santé (notamment SSR), car enrichir le lien éducatif aide à créer la demande en santé.

Par rapport aux éducateurs, j’ai mon rôle de support qui fait que je tourne sur les trois publics accompagnés par Hors la rue (les mineurs roumains, les mineurs non accompagnés algériens et les jeunes filles en errance). Je suis donc amenée à travailler avec beaucoup de jeunes qui ont des rapports différents à la santé, m’obligeant à “switcher”, entre médiatrice et éducatrice, me joindre aux activités à chaque fois que nécessaire, et ainsi être un petit peu moins support et un petit peu plus présente sur l’aspect purement éducatif.

Ce duo santé / éducatif laisse au jeune le choix de se saisir de ce qu’il veut au moment où il le désire et où il a le plus confiance. C’est important d’avoir ce format-là et je ne pense pas que ce soit anodin que les postes supports (santé et traite des êtres humains) soient présents sur toutes les tournées. Les besoins des jeunes changent, leurs projections aussi, et en étant plusieurs sur une situation, on leur permet de se saisir de ce qui leur va au moment où ils le souhaitent.

 

  • Pouvez-vous nous parler d’un suivi sur lequel vous avez travaillé de manière complémentaire ? Qu’en avez-vous retiré ?

Marine : Nous avons pu travailler toutes les deux sur le suivi d’Elena*, une jeune fille roumaine de 15 ans. Il s’agit d’une mineure non accompagnée : elle a été achetée en Roumanie lors d’un mariage coutumier au sein de sa communauté, puis a été emmenée en France par sa belle-famille. C’est la femme d’un jeune que nous connaissons très bien depuis des années et qui est maintenant majeur. Quand elle est arrivée, nous avons eu beaucoup de mal à entrer en lien avec elle et à connaître sa place au sein de la famille. Elle était toujours en retrait, très bridée par son “mari” qui refusait qu’elle participe aux activités. C’est lors d’une sortie à laquelle elle avait pu participer qu’elle a commencé à se livrer un petit peu, à avoir une discussion plus poussée qu’à son habitude et à nous confier qu’elle était enceinte. Ça a vraiment été le déclencheur de son suivi, on a changé dans les priorités en plaçant la santé, et notamment la SSR, en avant, particulièrement du fait de son très jeune âge et de son discours très changeant lors du début de son accompagnement. Elle pouvait en effet nous dire avoir fait une fausse couche, puis finalement que tout allait bien, ensuite qu’elle partait en Roumanie… ce qui compliquait beaucoup son suivi ! Comme beaucoup de belles-filles au sein de cette communauté, elle était très régulièrement en mendicité ce qui la rendait assez inaccessible : elle refusait régulièrement les activités pour pouvoir travailler et ramener de l’argent. Il a donc fallu fournir un gros travail éducatif pour réussir à trouver des temps qui lui correspondaient. La socio-esthétique a notamment été très utile pour aborder des sujets difficiles comme son suivi de grossesse. Nous avons également beaucoup travaillé avec des partenaires, et notamment avec le centre mobile de la PMI (protection maternelle et infantile). Elle était en effet très éloignée de l’hôpital et du soin donc il fallait faire en sorte qu’une institution aille vers elle plutôt que l’inverse.

Le lien avec Elena restant très difficile, nous avons dû mobiliser beaucoup de monde pour la contenir, pour trouver des choses ludiques et éducatives pour la sortir temporairement de son lieu de mendicité et lui signifier que sur ce temps de pause elle pouvait parler, se confier, et c’est en ça que la complémentarité du travail éducatif et de santé trouve toute son utilité.

 

Lucia : Il est également très important de garder en tête que, dans la communauté rom, il peut y avoir une crainte très importante que les enfants soient placés. Cela arrive, en effet, souvent à cause des conditions très précaires dans lesquelles ils vivent et des grossesses précoces. C’était quelque chose qui faisait très peur à Elena ! Hors la rue, malgré les freins émis par la communauté relevant de la méfiance envers l’équipe et de la difficulté d’accès à la jeune, a réussi à mettre en place un accompagnement grossesse.

 

*Le prénom a été changé pour des raisons de confidentialité  

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