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Délier des angoisses et négocier l’adhésion : à la rencontre de Ruby, jeune fille en errance

En mars 2022, Ruby* reprend ancrage avec Hors la rue avec de nombreuses demandes en santé. Dans la foulée, elle nous annonce sa grossesse. La manière dont Ruby nous dépose ses besoins semble alors moins relever de l’urgence ou de l’immédiateté que par le passé. Ce qu’entend désormais Hors la rue lors de ces retrouvailles avec la jeune ressemble davantage à un projet, à une envie de dessiner des choses pour le futur. De là peut-être l’opportunité de travailler une adhésion avec les institutions qui ne s’est jusqu’alors jamais vraiment faite.

 

            « Il voulait m’envoyer dans un internat à la mer en disant que là-bas « il y a des filles comme toi ».

              Comme toi ! Qu’est-ce que ça veut dire les filles comme moi ?! » 

 

C’est sur le ton de la défensive que Ruby nous rapporte ce propos que lui aurait tenu un éducateur de permanence de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). Cette expression “filles comme toi”, Ruby sait très bien ce qu’elle signifie. Les filles comme elle, ce sont les jeunes filles ayant un parcours traversé par la violence ; dès le plus jeune âge au sein d’une structure familiale défaillante, puis par la suite dans le cadre de leur errance : la rue, les consommations de substances psychoactives et l’emprise d’adultes profitant de leur vulnérabilité, entre autres.

Souvent ces conditions de vie/survie sont des freins à l’adhésion de ces jeunes filles à leur prise en charge. C’est le cas de Ruby qui cumule plus de mises à l’abri d’urgence et de fugues que de placements pérennes. Les institutions qui interprètent cela comme un simple défaut d’adhésion ont de plus en plus de mal à s’adapter à ces parcours chaotiques et extrêmes et les solutions de placement s’épuisent au même rythme que la motivation des jeunes filles à tenter une nouvelle fois de “rentrer dans le système”.

De fait, Ruby, comme tant d’autres, sait se débrouiller sans l’ASE, sans référent parental non plus, comme les autres MNA dont elle partage le quotidien de galère et de violence. Elle y arrive, bon an mal an, et finit par faire siennes ces conditions de survie, au jour le jour, et avec des repères spatio-temporels plutôt embrouillés, évacuant un futur qu’il n’est pas possible de penser.

Sauf que Ruby est désormais enceinte et se projette finalement avec cet enfant dans un désir de maternité qui, pour les jeunes filles en errance, participe souvent à recréer un lien filial qui leur a fait défaut par le passé. Ruby le sait avec un enfant “la galère au jour le jour” n’est plus possible, aussi bien pendant qu’après la grossesse. Cette grossesse dans ce qu’elle dessine au futur permet à Ruby de se ressaisir de la faculté à se projeter dans un avenir qui se veut en dehors de ces conditions de vie actuelles.

C’est au titre de ce désir de changement que Ruby reprend attache avec Hors la rue en mars 2022, après de nombreux mois de silence. Très vite, Ruby nous a fait part de sa grossesse et a formulé plusieurs demandes d’accompagnement en santé, notamment auprès d’un hôpital parisien qu’elle connaît bien.

Au sein de cet établissement, Ruby a dû faire face par le passé, à un accueil parfois stigmatisant des professionnels de santé qui la réduisaient à sa condition de jeune fille des rues. En effet, les questions relatives à son lieu de vie, son errance, son exploitation et sa consommation de substances psychoactives n’ont pas pu être soulevées profondément lors de ces passages aux urgences.

 

En dépit de ce passif, Ruby décide de s’inscrire dans un suivi au sein de la maternité de cet hôpital. Une maternité dans laquelle elle se sent à sa place, elle n’est plus perçue de la même façon qu’aux urgences. Dorénavant, elle est une future mère. Elle est également moins adolescente, plus adulte selon un schéma qui la rattache à n’importe quelle jeune fille de son âge et non plus seulement à une fille “comme elle”.

L’équipe d’Hors la rue redécouvre alors une jeune qui sait désormais cibler ses demandes tout en se saisissant de chacune de ses démarches en santé, notamment en les agençant selon un calendrier qu’elle respecte. Il ne s’agit plus d’accompagnement en urgence avec des attentes interminables dans les couloirs de l’hôpital, comme c’est très souvent le cas avec les jeunes filles en errance.

De fait, son statut change auprès des professionnelles. La sage-femme, l’assistante sociale et les infirmières l’entendent dans ses tergiversations et ses demandes. Cette écoute est précieuse pour Ruby et ces dernières deviennent des ressources auprès desquelles elle peut formuler sans crainte ses doutes quant à la grossesse et la suite de l’accouchement. Loin de la stigmatiser, ces professionnelles la valorisent dans cette nouvelle maturité au sein de laquelle Ruby arrive à se positionner comme sujet. Ce changement de regard des professionnelles à son égard participe à la revalorisation de son estime de soi et a un réel impact sur sa capacité à se projeter en articulant intérêts présents et futurs, les siens ainsi que ceux de son bébé.

Parmi ses projets : s’extraire de l’hôtel insalubre et insécurisant dans lequel elle vit, la crèche pour sa fille et pour elle l’idée de suivre une formation. Hors la rue évoque alors auprès de Ruby la nécessité de reprendre ancrage dans un cadre institutionnel avec l’ASE : via l’intégration d’un foyer maternel à l’issue de sa grossesse avec notamment la possibilité d’obtenir un contrat d’apprentissage à sa majorité.

Cela n’est pas sans questionnement pour Ruby car elle a la crainte tenace que cette institution qui connaît son parcours, sa réputation et ses mises en danger ne la juge, du fait des nombreux échecs passés, inapte à élever un enfant et que celui-ci lui soit confisqué. Tout au long de sa grossesse Ruby sera tiraillée. D’une part, continuer de faire sans l’ASE en restant invisible aux yeux de cette institution, quitte à accoucher en dehors de l’hôpital. D’autre part, le désir de dépasser ses réticences initiales afin de se fabriquer au mieux un avenir dans lequel elle se voit désormais comme sujet agissant et non plus subissant.

 

Ainsi en coopération avec le personnel médical de la maternité, l’équipe d’Hors la rue a opéré un véritable travail de déconstruction des représentations que la jeune pouvait avoir à l’égard du cadre institutionnel de l’Aide Sociale à l’Enfance. À plusieurs reprises, les professionnels lui ont répété que l’ASE était là pour l’accompagner et non la juger, que les contraintes qu’implique une prise en charge sont normales au vu de sa minorité et que celles-ci participent à l’instauration d’un cadre sécurisant pour elle et son bébé. Ruby s’est parfaitement saisie de ce travail tout en faisant part de sa volonté que ses demandes soient au moins entendues par les institutions à défaut d’être acceptées.

Souvent au cours de cet accompagnement, Ruby s’est braquée et mise en colère mais jamais les professionnels présents à ses côtés ne l’ont stigmatisée. Au contraire, ces derniers ont su respecter la temporalité de son cheminement vers une insertion dans le droit commun pour elle et son enfant. Ses doutes et temps de réflexion étant alors accueillis comme les signes d’une nouvelle maturité.

À la suite de son accouchement et grâce à la reprise de lien faîte en amont avec l’ASE, Ruby a pu visiter puis intégrer un centre maternel avec sa fille. À l’issue de la visite, la directrice d’établissement lui a proposé un temps de réflexion avant qu’elle se décide ou non à intégrer ce lieu. Cette marge décisionnelle qui lui a été tendue a énormément étonné Ruby, elle s’est sentie considérée dans ce nouveau soi qu’elle se dessine depuis plusieurs mois. Quelques jours plus tard, Ruby a accepté d’intégrer ce centre. Dès son arrivée au sein de l’établissement, elle a donné à l’équipe éducative du lieu les coordonnées de l’une des éducatrices d’Hors la rue. Elle tenait à ce que les membres d’Hors la rue expliquent “tout bien” son parcours et son évolution auprès de son nouveau lieu d’accueil, comme si elle redoutait encore un regard stigmatisant posé sur elle.

Finalement, nous nous sommes mis en lien avec l’équipe éducative du centre car nous ne parvenions que très difficilement à obtenir des nouvelles de Ruby par téléphone. Le centre nous a indiqué que tout se déroulait parfaitement et de fait nous avons entendu ce silence comme un signal positif. Sans doute celui d’une jeune se tournant désormais vers un nouveau pan de sa vie non conciliable avec son passé d’errance auquel Hors la rue était étroitement associé.

 

*Le prénom a été modifié afin de préserver l’anonymat de la personne concernée 


 


© illustration : Élisa Perrigueur & Johan Garcia

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