De la rue à l’école : le parcours de la famille Dumitru

A l’occasion de la journée des enfants des rues qui a lieu ce 26 novembre, Hors la rue vous partage l’histoire de la famille Dumitru, une fratrie que nous avons accompagné en 2018 et dont les enfants ont pu être scolarisés.

Du repérage à l’accompagnement vers la scolarité

Début février, nous rencontrons les Dumitru* au cours d’une maraude de repérage. Tous les membres de cette famille roumaine (trois enfants, leurs deux parents et une tante) sont en train de mendier aux alentours d’une station du métro parisien. Notre équipe engage une discussion au cours de laquelle nous apprenons qu’ils sont en France depuis sept mois environ et sont logés dans un hôtel social de Paris. Très manifestement, la famille est en demande d’accompagnement. Elle bénéficie déjà de l’Aide Médicale d’État et d’un suivi médical régulier, justifiés notamment par la santé fragile des parents. Ces derniers ont par ailleurs engagé des démarches pour scolariser les enfants. Sans succès.
Quelques jours plus tard, les trois enfants, Andrei, Ana et Claudiu*, âgés respectivement de 17, 14 et 11 ans, se présentent à notre centre de jour accompagnés de leurs parents. Lors des échanges avec les Dumitru, c’est le père, très investi dans son rôle de chef de famille, qui mène la discussion. Il a tendance à répondre à la place des jeunes mais aussi de sa femme. L’homme se montre inquiet pour ses enfants, notamment pour Claudiu, et il nous demande même d’installer une caméra afin de pouvoir le surveiller quand il se trouve avec nous. Il tient à chaque fois à accompagner lui-même ses enfants jusqu’à notre centre. Afin de le rassurer mais aussi de nous assurer d’une présence régulière des enfants, nous proposons de les raccompagner parfois vers le métro où la famille passe ses journées. Nous essayons néanmoins de ne pas systématiser cette pratique : d’abord pour ne pas tout faire à la place des parents mais aussi parce que nous n’avons pas les moyens humains de nous impliquer de la sorte avec tous les enfants que nous accueillons. A la demande de la famille, nous engageons les démarches pour scolariser les deux plus jeunes.

 

© Léo Derivot

Une intégration difficile au centre de jour

Durant cette période, les enfants fréquentent notre centre de jour de façon irrégulière. Ils participent à plusieurs ateliers. Claudiu, le benjamin de la fratrie, se montre volontaire mais il éprouve des difficultés à se concentrer. Ses rapports avec les autres jeunes du centre sont plutôt conflictuels. Nous sommes parfois obligés de le recadrer mais nous essayons aussi de le valoriser dès que possible. Ana, sa sœur est plutôt effacée, elle paraît triste par moments. Son père semble exercer une certaine pression sur elle : contrairement aux autres, elle n’est pas autorisée à sortir et elle est la seule à ne pas posséder de téléphone portable. Lorsque ses parents ne sont pas présents, elle paraît plus détendue.
L’ainé, Andrei, fréquente très peu notre centre. Nous tentons néanmoins de l’aider dans ses démarches pour trouver une formation et un emploi. Le 22 février, nous l’accompagnons à la mission locale. Son père insiste pour être présent, il en fera de même à chaque rendez-vous suivant. C’est parfois même toute la famille Dumitru qui se déplace. Début mars, Andrei se rend au Pôle Emploi pour y passer une évaluation de français. Son niveau étant jugé trop faible, il est orienté vers une autre structure d’apprentissage mais une fois de plus il échoue à ses tests. Sans doute découragé, il ne se rend pas à son rendez-vous à la mission locale, mi-avril. Et nous perdons progressivement le contact avec lui, le recroisant seulement quelques fois dans la rue. Nous avons parfois eu le sentiment que Andrei n’effectuait ces démarches que parce que son père le voulait et qu’il ne se sentait lui-même pas très impliqué.

 

Des premiers pas compliqués à l’école

Le processus en vue de la scolarisation des deux plus jeunes se déroule normalement. Fin février, ils se rendent au CASNAV afin d’y passer des tests en vue de leur scolarisation. Début mars, Ana est affectée dans un collège parisien. La rencontre entre le professeur et la famille, se passe bien. Une semaine plus tard, son frère aussi trouve un établissement. Mais la scolarité des deux jeunes est très compliquée. Claudiu se trouve en conflit avec d’autres jeunes. Nous tentons une médiation avec l’établissement mais les tensions perdurent. Le père est furieux de la situation et il menace d’en découdre avec les parents des élèves avec lesquels Claudiu est en brouille. Il insiste pour que son fils soit placé dans le même établissement que sa fille. Nous sommes partagés car nous craignons que cela perturbe la scolarisation des enfants. Soit que Claudiu exerce un contrôle sur sa sœur, soit que cette dernière se retrouve dans un rôle maternel avec lui, comme nous avons pu l’observer au sein de notre centre. En avril, une réunion est organisée avec le directeur de l’école, l’assistante sociale, des membres de notre équipe (notre directeur et un éducateur) et le père de la famille. Elle ne suffit pas à faire cesser les conflits entre Claudiu et ses camarades et il finit par ne plus aller à l’école. Dans les propos du père, on peut noter un profond sentiment de persécution qui semble orienter sa vision du monde et expliquer, selon lui, toutes les difficultés rencontrées par la famille.
Pour Ana aussi, l’école est une expérience difficile. Elle, se plaint de moqueries de ses camarades, notamment à cause de ses longues jupes. Cela l’affecte beaucoup, elle manque régulièrement les cours et dit ne plus vouloir y retourner. Lors d’une réunion pédagogique à laquelle nous assistons, elle éclate en pleurs. Elle non plus ne finit pas l’année.

… et finalement un accompagnement réussi

Les parents nous sollicitent régulièrement pour des démarches les concernant, notamment pour des questions de santé mais aussi pour aider Monsieur Dumitru trouver un emploi. Nous leur expliquons que ce n’est pas notre rôle et nous les encourageons à s’orienter vers un Espace de Solidarité Insertion (ESI). Ils s’y rendent peu et semblent n’avoir confiance qu’en notre équipe. Nous organisons une réunion de synthèse avec la famille pour clarifier notre mission et les inciter de nouveau à se tourner vers des organismes compétents. Le 20 mai, nous envoyons avec leur accord une Information Préoccupante à la CRIP, suite à laquelle la famille obtient un rendez-vous à l’ASE. L’Espace Solidarité Insertion (ESI) et l’œuvre de Secours aux Enfants (OSE) sont mandatés pour accompagner la famille dans le cadre d’une Aide Éducative au Domicile. Cela constitue une réelle réussite de l’accompagnement car il est rare qu’une telle aide soit accordée à des familles roumaines en situation de précarité. Bien que notre rôle soit en théorie fini, nous avons accompagné, à leur demande, la rentrée des enfants. Claudiu a finalement eu une place dans le même établissement que sa sœur et les retours que nous avons sont bons.

* Les noms ont été modifiés pour préserver l’anonymat.

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